On peut-être un groupe indépendant, spécialisé dans un genre, le blues, boudé et incompris dans ce pays, et, pourtant, déborder d’ambition. Prenez Blues Corner par exemple qui, faisant fi de la crise actuelle, n’a pas froid aux yeux au moment de se jeter dans le grand bain. Un double-album, 16 titres, marqué par des collaborations prestigieuses avec des invités marquant de la scène nationale (le guitariste Fred Chapellier), européenne (Marco Cinelli) et internationale (Sonny Landreth). Rien que ça ! Et le résultat est plus que convaincant, mû par une belle dynamique (« Music is King ») croisée avec un soupçon d’americana (« Our Legacy »). Voix soulful, belle maîtrise instrumentale (guitares, harmonica, claviers, section rythmique) : le résultat devrait faire des étincelles sur scène. Belle découverte, belle réussite !
La scène italienne ne cesse de produire des artistes étonnants, dans le champs des musiques qui nous captivent, dont le point commun est, toujours, d’être impeccablement sapés ! Après Superdownhome, voici donc venu Marco Bartoccioni, aka Bartok qui n’entretient, bien évidemment, aucun rapport avec Béla Bartók (le pianiste et compositeur hongrois). Non le Bartok qui nous occupe aujourd’hui évolue dans le champ du blues, auquel il conviendrait d’adjoindre le qualificatif « rock » tant est impressionnante l’énergie ici déployée ! Première singularité, à l’exception de la batterie, Marco fait absolument tout en solitaire (avec quelques invités quand même). Véritable one man band à lui seul, Marco a décidé d’élargir au possible la palette des instruments utilisés. A la guitare lap-steel dont il joue, étonnamment, debout Marco adjoint une touche électronique. Ce genre de crime de lèse majesté, qui d’ordinaire nous fait bondir, passe ici étonnamment bien et c’est une surprise. Et même un véritable plus au niveau rythmique, qui passe à la vitesse supérieure (« I’ve got no money »), ajoute du groove (« Wild Dogs ») et se marie bien aux guitares saturées, la véritable signature de l’artiste lorgnant avec insistance du côté du rock’n’roll. Et même si Marco se fait fort de faire chauffer les amplis, l’émotion et le feeling ne sont jamais absents du disque (« Love is gone » ; « Burn in your soul » dédiée à son père récemment décédé). Une bonne surprise venue de l’autre côté des Alpes.
« Nul n’est prophète en son pays » ; ce célèbre adage, Franck Carducci pourrait aisément le faire sien. Célébré dans toute l’Europe, en particulier en Allemagne et en Angleterre, Franck Carducci, signé sur le vénérable label anglais Cherry Red, et qui a fêté la sortie du présent album avec un concert au mythique Cavern Club de Liverpool (quel autre artiste français peut-il en dire autant ?), reste largement inconnu, voire ignoré, en France, son pays natal. Il faut dire que Franck ne s’est pas facilité la vie en choisissant de s’exprimer dans un style ne valant que misère, commisération voire moqueries par la presse de chez nous : le rock progressif. Quel dommage ! Car pris tel que, sans aucune considération, l’album est de très haute facture. Porté par deux piliers « The Betrayal of Blue » (10 minutes) et « Love or Survive » (13 minutes) l’album dévoile un univers cinématographie au long cours, virtuose où les mélodies se développent en des courbes étonnantes. Entre les deux, Franck s’adonne, avec bonheur, à un classic folk/rock qu’il semble affectionner (« Sweet Cassandra » et son harmonica ravageur) balançant entre orgue groovy et guitares abrasives (« Self Righteousness » ; « The Limits of Freedom ») où son sens de l’attaque à la six cordes fait des merveilles. Vraiment, l’album a tout de la pépite secrète. Et en plus la pochette est sublime !
Sur ce huitième album (et oui déjà huit albums pour cet artiste qui jusqu’à ce jour avait totalement échappé à nos radars) le Franco-Canadien Alex Keiling livre un album folk à l’os. Le musicien place l’idiome dans un territoire assez sombre et hanté, où son chant, habité et profond, évoque des destins tragiques entre autres paroles empreintes de gravité. Instrumentation réduite, l’album est toutefois assez varié entre folk écorché et quelques envolées électriques. Arrivé à ce niveau l’économie de moyens, outre le fait qu’elle soit, on l’imagine, en partie imposée, relève d’un véritable choix esthétique. Celle d’une musique, criante de vérité, mais de douleur aussi. Une mise à nu musicale qui place The Wooden Wolf sur le sentier torturé (dont on ressort rarement indemne) emprunté autrefois par Songs:Ohia (Jason Molina) ou Kurt Cobain, à l’époque où ce dernier enregistrait l’album « MTV Unplugged ».
Le vénérable Rodney Crowell vient de vivre une expérience particulière, celui de retrouver un album, enregistré majoritairement en 2006 (avant même l’existence de ce blog), jamais sorti à l’époque et qu’il avait, dans l’intervalle, totalement oublié, ajoutant ainsi son obole à cette légende rock des albums perdus. Revenant sur cette expérience, Crowell indique : « quelque chose ne sonnait pas bien à l’époque » et on se demande bien quoi ! Entouré d’une équipe de fines lames (Crowell admet sans peine qu’il s’agît là de son meilleur groupe) et de quelques invités de prestige, Benmont Tench (Tom Petty) à l’orgue et Lyle Lovett, Crowell accouche d’un excellent album americana, entre folk et country teinté d’une énergie rock (l’étonnante « Whatcha Gonna Do Now # 2 »), tantôt enjoué (« Bring It on Home To Memphis ») ou délicatement arpégé (« I Won’t Lie » qui ouvre les débats avec grâce). Encore mieux, avec la patine du temps, l’album gagne en émotivité. On pense notamment au bassiste Michael Rhodes et à Guy Clark (avec qui Crowell partage le duo « Are You One of Us ? ») tous deux décédés depuis. La voix de Crowell elle-même a changé avec le temps. A ce magnifique programme, Crowell a rajouté deux inédits : l’émouvant « If I Could Speak To Leonard », en hommage à Leonard Cohen, également décédé depuis, et le duo « Go Light A Candle » avec Emmylou Harris et Lera Lynn. C’est un tout cas un pièce de choix qui s’ajoute à la discographie de ce géant du songwriting, il aurait été dommage d’en avoir été éternellement privé.
Septième album solo, déjà, pour l’ex leader des White Stripes, devenu depuis 25 ans une icône rock mondiale, l’auteur de « Seven Nation Army » qui a, depuis, largement dépassé le statut de tube rock pour atteindre l’étage supérieur, celui de chant universel qui s’est propagé au-travers de tous les stades et autres terrains de sport du monde entier. Depuis Jack White évolue en électron libre, fait ce qu’il lui plaît quand cela lui sied le mieux, et s’inscrit en gardien du temple rock, aussi bien pour sa carrière solo que pour son travail de préservation du patrimoine avec son label Third Man Records. Ce que Jack aime le plus, et c’est heureux pour nous, c’est le rock’n’roll. Ainsi M. Blanc n’a pas son pareil pour dégainer plus vite que son ombre des albums urgents, où ses riff n’en finissent pas de décaper les oreilles. Infusé, depuis toujours, au rock garage et au blues, Jack White reproduit ici une formule qu’il connaît sur le bout des doigts tout en réussissant à faire sien des styles à priori plus éloigné, comme le métal, qu’il réussit à intégrer avec parcimonie dans l’attaque des guitares (cf. « G.O.D and the broken ribs »). Mais pas question pour autant de faire un disque plan-plan essayant d’émuler du mieux possible les années 70, décennie de référence dans l’œuvre de Jack White. Non, le présent album est complètement dingue et assez baroque, laissant une large part de lumière à ses acolytes (l’orgue barré de « Raising the grain ») ou le martèlement démentiel de la batterie (« You’ll never fix me »). Ajoutez à ceci la science des six cordes de Jack White, au chant totalement habité par ailleurs, et vous n’êtes plus très loin du graal rock de cet été où les amplis chauffent autant, si ce n’est plus, que le soleil caniculaire.
S’il est bien un groupe qui a marqué son époque, par son instrumentation unique, c’est bien Morphine qui, après réflexion et le recul du temps, est le groupe le plus marquant des années 1990. A ce titre, Mark Sandman (décédé en 1999), le regretté leader du trio a crée un truc unique. A la fois luthier, musicien et auteur-compositeur, ce dernier a inventé un instrument (une basse à deux cordes), écrit le répertoire autour dudit instrument et à fondé le trio (batterie et saxophone) pour l’accompagner dans cette aventure. Très peu de guitare, à l’exception de quelques titres, et pourtant un sacré groupe de rock’n’roll imprégné de swing, de jazz et de blues. Un truc unique vous disait-on ! Il faut donc une bonne de courage, voire d’inconscience, pour s’attaquer au répertoire de ce groupe au son si caractéristique, et ils sont très peu à s’être essayé à l’exercice de la reprise. Il y en a un qui n’a pas eu froid aux yeux, c’est le norvégien Bjørn Berge, qui se distingue déjà par son utilisation très personnelle de la guitare folk (la « stringmachine », la machine à cordes comme il se décrit lui-même). Piochant dans l’intégralité du corpus de Morphine, voire dans des titres obscurs et oubliés (« Potion »), Berge a choisi huit titres qu’il reprend dans une formule plus classique, guitare, basse et batterie. A la fois fidèle aux originaux tout en s’en écartant sensiblement, Berge réussit l’exploit de retrouver le feeling si particulier de Morphine. Sa voix est certes plus grave, de gorge, que celle de Mark Sandman, son approche générale est plus musclée mais le tout n’est pas exempt de swing (une composante essentielle du son Morphine) ni de feeling. Bjørn Berge est un artiste bien trop clivant pour faire l’unanimité chez les fans du trio, néanmoins voici un album propre à séduire les nostalgiques du groupe mais aussi de convertir les autres à ce trio essentiel.
Le titre, à lui seul, rappelle les grandes heures des concept-albums progressifs des années 1970 ! Pour sa quatrième sortie, le duo composé de Les Claypool (Primus) et Sean Ono Lennon (The Ghost Of A Saber Tooth Tiger) a décidé de faire honneur au « Delirium » du patronyme de leur groupe ! Complètement barré, tour à tour psychédélique, baroque ou progressif ce copieux nouvel effort (14 titres soit une heure de musique) en fait voir de toutes les couleurs à quiconque aura le courage d’y poser une oreille ! Comme un tie and dye musical, l’album n’a peur ni des détours sinueux (« Simplest of deeds »), sitar à l’appui (« The wake-up call ») ou des ruptures rythmiques assez franches, le tout culminant avec les douze minutes incandescentes d’« It’s a wrap » qui ponctuent le disque, comme son titre l’indique avec acuité. A ce niveau là, il n’est même plus la peine de se poser la question d’un quelconque revival musical ou d’une nostalgie certaine des années 60/70. Les questions sont d’une inanité totale tant l’album échappe à toutes les règles, styles ou modes. Planant largement au-dessus de la mêlée, l’album s’envole à son propre rythme, en complète autarcie. Un ovni. Le disque emporte littéralement l’auditeur, ce genre de prise de risque totalement inconsidérée est devenu tellement rare que le geste en devient salvateur. Ouvrez grand les oreilles et lâchez prise !
Combien d’artistes restent confidentiels alors que la bande FM déborde de médiocrité ? Ainsi en va-t-il de l’artiste qui nous occupe aujourd’hui, la Canadienne Samantha Martin, dont on peut avouer sans peine que le « buzz » du titre de l’album nous a, hélas, malheureusement, jusqu’ici échappé. Active depuis 2015, la Canadienne a sorti jusqu’ici trois albums, le quatrième, celui dont il est question dans cette chronique, fait ainsi figure de best-of sous la forme d’un album live survolté. Il y a d’abord, et avant toute autre considération, la voix, éraillée et profonde, une petite cassure soul au fond de la gorge, idéale pour toute forme de musique nécessitant un feeling prégnant du rock’n’roll au blues en passant par la soul. La comparaison peut paraître éculée, mais et si on tenait là la digne descendante de Janis Joplin, une Sarah McCoy qui aurait tenu toutes les promesses que son talent original laissait apercevoir, ou une lointaine cousine d’une Kaz Hawkins venue de l’autre côté de l’Atlantique ? L’instrumentation est riche, guitares, basses, batterie, orgue soulful mais aussi une section de cuivres, les petits plats sont mis dans les grands afin de créer l’écrin musical que cette voix incroyable mérite. C’est un grand moment de soul, de blues, de rock’n’roll, pas foncièrement original, ce dont on se fiche un peu tant la passion et l’engagement débordent de cet album intemporel et euphorisant !